Discussion avec Alain Damasio — 1re partie

Lors de sa conférence qu’il a tenue durant le séminaire de l’IRPALL (l’Institut de Recherche Pluridisciplinaire en Arts, Lettres et Langues), consacré aux « Fictions des mondes possibles », Alain Damasio s’est entretenu avec son public afin de répondre à quelques questions.

L’auteur de La Zone du Dehors y parle de son travail sur la langue, du style et de traduction, développant les sujets qui lui tiennent à cœurs et qui traversent l’intégralité de son œuvre : trans­humanisme et sensorialité, expérience du monde et de notre environnement, ainsi que la distinction entre pouvoir et puissance.

Une réflexion intense autour de sujets contemporains, mêlée d’art et de poésie. L’auteur en profite par ailleurs pour nous parler brièvement de la suite de La Horde du Contrevent et de son tome 2, nous laissant présager quelques pistes quant à son contenu.

N’hésitez pas à relire la première partie de la Rencontre avec Alain Damasio en cliquant ici, sur Aucun souvenir assez solide.

~

Discussion avec le public — 1re partie

Sommaire

1. Acter la révolte
2. La traduction de La Horde du Contrevent
3. Transhumanisme et humanité
4. Le contrôle de l’incertitude
5. Savoir faire monter le monde

Discussion

Public — Dans la nouvelle Les Hauts® Parleurs®, tout est marchandé. Le peuple se révolte en tordant le langage, c’est un peu un plan pour se révolter contre le capitalisme. C’est presque montrer, par la langue, ce qu’il faut faire face au marchandage des désirs.

Alain Damasio — Ce serait valable aussi pour So Phare away. Quelle que soit la dystopie que tu as posée, l’acte de révolte vaut pour toutes les révoltes selon moi. C’est plus marquant sur Les Hauts® Parleurs® parce qu’il y a une vraie mise en abîme de l’écrivain qui parle de l’écriture, mais c’est du même ordre.

Dans cette nouvelle, j’adore la petite qui a été abandonnée. Son père s’est suicidé et elle habite seule dans son phare, qui est très bien placé parce qu’il est à l’extérieur de la ville, sur l’océan. En passant par son phare, on peut aller toucher en ricochet plein d’autres phares qu’on ne peut pas toucher dans la ville. Elle a une position excentrée tout à fait intéressante.

Cette gamine n’a appris à parler que par la lumière et personne ne sait décrypter ses signaux : ils sont de toutes les couleurs, très émotionnels. L’héroïne, Sofia, est traductrice de code, et n’a jamais réussi à décrypter ces signaux que la petite fille envoie.

Par rapport à ce monde-là, le héros, Farago, qui va traverser la ville, et les autres personnages, sont aux actes révolutionnaires, aux actes de révolte par rapport à leur monde, et cette révolte-là vaut pour tout le reste. C’est vrai aussi pour Les Hauts® Parleurs®. En luttant contre la marchandisation du langage, tu luttes globalement contre le capitalisme. En tout cas tu es dans la porte d’entrée…

Je voulais exprimer mon admiration pour le travail sur le style de vos textes. Avez-vous pitié de vos traducteurs ?

Ah, oui ! (Rires) C’est vrai que c’est pas mal ! Mais je pense que tout est traductible. Actuellement, nous sommes sur la traduction de La Horde du Contrevent. Les gens nous disent : « Ah ! Mais La Horde ! On ne peut pas le traduire, ce n’est pas possible ! » Bien sûr que si, on peut le traduire. La preuve, nous en sommes au chapitre 5 de la traduction du roman. Simplement, il faut beaucoup communiquer. J’ai un traducteur superbe, qui a vécu 8 ans en France. C’est un poète américain qui a traduit des bouquins sur Cendrars, Mallarmé, et qui, en dehors de ça, écrit. Il écrit en français, et il écrit très bien ! Il fait de la poésie, traduit de la poésie contemporaine. Il a un spectre tout à a fait intéressant et il a un côté — ça m’a rassuré tout de suite — sensuel. Il est assez fort, il a une sensualité, c’est quelqu’un qui aime bien manger, bien boire, qui sent la matière, qui sent les choses ! Et pour La Horde, ça va très bien !

Je fais beaucoup de séances Skype avec lui. Il traduit tout ce qu’il peut et ensuite il met en gras tout ce qui lui pose problème, notamment sur Golgoth et Caracole, deux personnages importants du livre. Il souffre ! (Rires) Bien sûr qu’il souffre ! Caracole, à traduire, je veux bien croire que ce n’est pas simple ! Mais on discute, il fait des propositions, et on finit par trouver les bonnes façons, les meilleures façons possibles de traduire. Mais surtout, et c’était la clef, il a profondément le sens du rythme, des assonances, des allitérations, ce qu’il écrit est très sonore. Il y a plein de moments où je lui dis : « n’essaie pas d’être exacte là-dessus, je préfère que tu sacrifies le signifié, mais que le signifiant soit là. Que d’un point de vue physique, d’un point de vue organique, on véhicule ce qu’il faut véhiculer d’un point de vue sensuel et peu importe qu’on soit un peu à côté, que ce soit légèrement sous traduit ou sur traduit du point de vue du sens. Dès que tu as une hésitation, privilégie l’aspect sensuel. » Et c’est ce qu’il fait.

Après, ce sont les jeux de mots qui sont beaucoup plus difficiles à traduire. Ça c’est la galère. Ou les palindromes dans La Horde, de toute façon, les palindromes, il va faire tout à fait autre chose : c’est nécessaire. Il ne va pas essayer de copier « engage le jeu que je le gagne » en anglais. Ça n’a aucun sens ! En plus, c’est quand même beaucoup plus facile de faire des palindromes en anglais. C’est dégueulasse mais c’est comme ça ! Il y a beaucoup de mots à 3-4 lettres que tu peux inverser, qui commencent par une consonne : « dog », « god », « live » et « evil ». C’est dégueulasse ! (Rires)

De toute façon, on ne pense pas aux traducteurs quand on écrit, honnêtement. Je ne veux pas penser à ça, sinon je simplifierais vraiment les choses et il faut être dans le génie de sa langue, il faut aller au bout de sa langue et après, espérer que ça plaise et que des gens aient envie de le traduire dans une langue. Sinon tu écris sujet, verbe, complément puis tu gardes 500 mots de vocabulaire et c’est tout.

J’ai beaucoup aimé le passage que vous avez lu de C@PTCH@. Par rapport au transhumanisme, je trouve intéressant d’aborder ce sujet qui est un véritable enjeu aujourd’hui, quand on songe qu’il y a quelque mois, il y a eu les premières « Implant Party » en France. On y arrive vraiment, ce n’est plus de la science-fiction.

J’aimerais savoir, ce que vous répondriez à quelqu’un qui vous affirmerait que se faire implanter une puce sous la peau ou que le transhumanisme en général fait progresser l’humanité.

Ma réponse est très simple là-dessus. Je me suis beaucoup exprimé sur ce sujet, j’ai fait plusieurs conférences dessus. Je considère que c’est la distinction entre pouvoir et puissance. Le transhumanisme nous vend un accroissement de pouvoir. Ce qui m’intéresse, moi, c’est l’accroissement de puissance. Je fais la distinction qui est présente chez Spinoza, chez Nietzsche, chez Deleuze, et chez beaucoup de philosophes. Pour faire super simple, ce que Spinoza appelle la puissance, c’est le conatus, la puissance de persévérer dans son être. C’est utiliser les capacités qui sont propres à l’être humain et qu’on a tous, capacités à créer, à imaginer, à éprouver, à accueillir, écouter, ressentir, réfléchir, à faire, concrètement. On est très loin d’avoir été au bout de ces capacités. L’homme n’a pas du tout été au bout de ce qu’il est. Quand on parle du « surhumain », d’ubermensch (la traduction n’est plus surhomme, mais surhumain), l’ubermensch, c’est l’homme qui va au bout de ce qu’il peut. L’homme augmenté, ce n’est pas le transhumain. Nietzsche dit qu’on passe notre temps à avoir des vies où on est coupé, constamment, de ce qu’on peut. Posez-vous la question. Quels sont les moments de votre vie où vous avez été au bout de ce que vous pouviez ? Moi, il y en a très peu… Il y a le moment où j’ai écrit La Horde du Contrevent, quand j’étais en Corse, j’étais au bout de ce que je voulais faire. Mais le reste du temps, on fait 80, 90 % de ce qu’on est capable de faire. Car on est coupé, coupé par les normes sociales, coupé par nos vies sentimentales, par nos limites personnelles, etc. Le surhumain, c’est celui qui va au bout de ce qu’il veut.

Par rapport à cet enjeu de puissance et de pouvoir dans notre société anthropotechnique, technophile, on nous vend énormément la technologie : c’est le capitalisme. C’est ce qu’il veut, c’est là que sont les plus gros marchés. Du coup, on nous vend du pouvoir. Le pouvoir, c’est faire faire. On délègue à la machine la possibilité de mémoriser, on délègue la possibilité de s’orienter dans l’espace. Je vais prendre l’exemple du GPS, que j’adore : imaginons que j’arrive à Toulouse, que je ne connais pas du tout. Je veux aller d’un point A à un point B. Si je prends le GPS, j’appuie et il va m’amener directement à destination : et je vais voir la ville à travers la carte, je suis un robot qu’on guide. Je vais très peu mémoriser, je ne vais pas avoir de point de repère dans la ville, par rapport au soleil, au fleuve. La ville ne va pas monter en moi, ne va pas fixer de choses, la cognition ne va fonctionner. Par contre j’ai plus de pouvoir. J’ai le pouvoir d’aller d’un point A à un point B sans connaitre rien à pieds. Mais quelle est la puissance ? Qu’est-ce que ça m’a appris ? En quoi ai-je découvert Toulouse ? En quoi l’ai-je ressenti ? Comment l’ai-je éprouvé ? En rien.

La puissance est diminuée et le pouvoir est augmenté. Sur les technologies, j’essaie d’avoir ce regard technocritique et de me demander à quel moment ma puissance est accrue, et à quel moment elle est diminuée. Le transhumanisme, c’est exactement la mauvaise solution. On croit que l’homme va être augmenté, on nous vend du pouvoir. Mais on ne comprend pas que l’enjeu, c’est d’accroitre notre puissance. Et pour accroitre notre puissance, à part l’éducation, et la réflexion personnelle, la construction de soi, l’autoformation ou la formation commune, rien n’accroit cette puissance. C’est un travail de conscience humaine, de science humaine, de philosophie, de sociologie, de psychologie. Et je trouve que l’on est très très loin d’avoir été au bout de la réflexion humaine. C’est comme donner une Ferrari à un gamin : il va se planter dans le mur. Allons d’abord au bout de ce qu’est « être » un être humain, essayons d’être un être humain le plus complètement possible, et après si vous voulez, on parlera du transhumain, des augmentations. Ça vient compenser une incapacité à habiter notre monde, à le peupler, à vivre avec ces facultés. Je le sens viscéralement : ce sont des gens qui ne savent pas vivre, qui n’éprouvent pas ce qu’est la vie, et qui ont besoin de se projeter sur des augmentations pour se dire que ce sera mieux. C’est comme s’acheter une belle robe pour se sentir belle, ou un beau costar pour se sentir beau. Si tu ne te sens pas beau intérieurement, tu peux acheter tous les vêtements que tu veux, ça ne changera rien.

On veut cartographier, normer, tout maîtriser, faire en sorte que tout soit certain. N’est-ce pas une tendance de la société moderne de vouloir enlever l’incertitude et vouloir rendre tout un peu scientifique? Tandis que, justement, lorsque l’on connait un peu la science, il ne s’agit pas d’être certain, d’affirmer une vérité, mais de montrer un modèle, puis d’avancer.

Tu touches un point super important. Je viens de sortir un petit livre, qui s’appelle Le Dehors de toute chose, dans lequel j’ai écrit un petit essai : La Zone du dedans, réflexions sur une société sans air, où je parle de cette idée de contrôle. Dedans, j’écris :

«Alors qu’est-ce qu’il veut, celui qui veut le contrôle?

Il veut réduire l’incertitude et conjurer ses peurs. Il veut apprivoiser un univers qui lui échappe et gérer un environnement qui flue. Il veut faire écran et bouclier à ce qu’il ressent comme agressif, filtrer ses rapports aux choses et aux gens, mettre le réel à sa taille. Il veut aussi que la technologie l’empuissante, ne plus s’échiner intellectuellement ni physiquement, mais faire faire. […]

Il a de si spécifiquement humain, celui qui veut le contrôle, d’avoir cet antique désir d’être dieu. Qu’on lui obéisse à la voix, comme un iMerde. Que par le numérique, ce complice du contrôle, il échappe à la matière, à la maladie, à l’effort et à la mort. Qu’il soit à la fois ici et ailleurs…»

extrait de La Zone du dedans, réflexions sur une société sans air, d’Alain Damasio, aux éditions La Volte.

Là, on retrouve C@PTCH@ et le transhumanisme. Ce qu’on ne supporte plus, mais parce qu’on nous facilite aussi le fait de ne plus le supporter, c’est l’incertitude. Je vous donne un exemple extrêmement con : je n’ai pas le portable. J’ai fait ce choix, pour plein de raisons, liées au contrôle, à la solitude, j’ai besoin de ne pas être joint, de ne joindre personne quand je me déplace. Que je me sente libre. Que je n’ai pas à consulter mes mails, écouter mes messages ! Chaque fois que je suis invité dans un colloque, les gens flippent ! Pourquoi ? Il y a vingt ans, personne n’aurait flippé. Je disais : « J’arrive à 14 h »  Tu arrivais à 14 h et puis c’est tout, si tu n’arrivais pas, tant pis, tu avais eu un accident, le métro n’était pas arrivé, etc. Mais tu génères une incertitude.

Tout le monde me demande le 06. (Bon, là vous ne me l’avez pas fait.) Mais j’entends tout le temps : « Mais comment on fait s’il y a un problème ? » Bah s’il y a un problème, y a un problème et puis c’est tout. Mais on n’accepte plus cette incertitude-là. C’est devenu une ambiance sociétale ou l’incertitude ne fait plus partie du champ social. Je ne vous parle même pas des enfants, combien de parents donnent des portables à leurs enfants parce que c’est la laisse électronique, le bracelet électronique ? Au moins ils sont rassurés. Hier j’étais à Bordeaux pour une conférence d’Université populaire. L’animateur demande : qui n’a pas de portable ? Il y avait deux autres personnes dans la salle qui ont levé la main. On était 3 sur 250 personnes. Mais parce que c’est un outil extraordinaire pour conjurer l’incertitude, on contrôle le monde avec le portable.

C’est la cabine de régies d’où on peut contrôler la totalité du monde. C’est la télécommande ultime. Mais qu’est-ce qu’on perd en puissance ? On sait très bien pourquoi 98 % des gens utilisent un portable, parce que ça accroit de façon extraordinaire notre pouvoir sur notre environnement, sur notre rapport aux autres, sur la facilité de communiquer, d’avoir de l’information, de s’orienter, ce que ça donne est hallucinant : le spectre est monstrueux. Tout le monde le voit, le ressent. Donc tout le monde le prend en se disant : « Je ne vais pas me priver d’un accroissement de pouvoir. » Moi, à titre personnel, le pouvoir que ça m’apporte est moins important que la puissance que ça m’enlève.

Mais je parle pour moi, je ne vais pas dire aux gens : « Vous êtes des cons, vous avez un portable… » Ça regarde chacun pour ça. Par contre ça crée des phénomènes sociaux et collectifs.

Si on a un contrôle fictif sur le monde qui nous plait, qu’on enlève artificiellement l’incertitude, on ne peut pas comprendre le monde, essayer de se mettre à la place des gens, on ne peut pas créer…

Même sur le désire, Miguel Benasayag, a fait un très beau livre avec sa femme, Angélique del Rey, qui s’appelle Plus jamais seul. C’est un philosophe et psychanalyste argentin qui a subi la torture là-bas, quelqu’un d’extraordinaire. Il dit « qu’on est en relation fusionnelle avec le portable. » Je parle des relations interpersonnelles, de la faculté de toujours communiquer avec nos proches et que nos proches puissent toujours communiquer avec nous. On est dans ce bain de communication qui fait qu’on peut toujours être joint, toujours joindre. Il explique que ça, c’est une relation fusionnelle, que c’est le rapport qu’on a avec notre mère quand on est petit. Et il rajoute que si vous n’êtes pas capable de couper ça, vous n’avez plus la faculté de faire monter l’autre en vous. J’aime beaucoup ce qu’il dit. C’est ce que je ressens. Par exemple, quand je pars pendant trois-quatre jours, mes enfants montent en moi, ma femme monte en moi. Le fait de ne pas être relié avec eux, sans arrêt à pouvoir les appeler, je suis obligé par mon imagination, par ma mémoire, de les rendre présents. Et je tiens le désir, je tiens leurs présences en moi : volontairement et activement. Si j’avais la possibilité de les appeler, je les appellerais sans arrêt et je leur dirais des conneries comme tout le monde, la communication phatique… Je préfère ne pas la faire, et que ce soit plus fort quand cela arrive. Mais c’est personnel.

Je pense qu’il y a un côté de dégradation du désir…

Si je comprends bien, il faudrait pouvoir être seul pour être avec les autres ? Mais n’y a-t-il pas justement un paradoxe avec La Horde du Contrevent? Ils sont ensemble et ont besoin d’être ensemble…

Oui, mais La Horde c’est radical… il s’agit du collectivisme le plus féroce. Et puis c’est un autre enjeu, ce n’est pas un enjeu social dans le livre.

 

Le 9 juin 2016, à l’Université Toulouse Jean Jaurès.

.

Fin de la première partie.
*

Lire la seconde partie de la rencontre : Discussion avec Alain Damasio — 2nd partie.

Pour relire la première partie de la Recontre : Rencontre avec Alain Damasio

~

Alain Damasio
La Horde du Contrevent ~ La Volte
ISBN : 2952221707
548 pages
Roman et CD audio
Prix public 28 €
Parution le 15 octobre 2004

Bande originale du livre
par Arno Alyvan

Illustration de couverture
Stéphanie Aparicio /Betty B.
Maquette de Stéphanie Aparicio
Caractère(s) typographique(s) : La Volte par Laure Afchain

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *