Rencontre avec Alain Damasio

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Les Journées d’étude IRPALL ont accueilli en juin dernier Alain Damasio — émérite représentant de la SF française, abordant les thèmes de l’anticipation politique, de la privatisation du monde et de sa marchandisation, et passant par la surveillance jusqu’à la numérisation de notre existence.

L’auteur a publié 2 romans célèbres (deux long-sellers !) : La Zone du Dehors, Prix Européen des Utopiales 2007, et La Horde du Contrevent, Grand Prix de l’imaginaire 2006, ainsi qu’un recueil de nouvelles : Aucun souvenir assez solide, dont il sera principalement question !

En attendant son prochain roman, Les Furtifs, sur lequel l’auteur travaille depuis déjà plus de 4 ans, Alain Damasio est venu parler de ses récits brefs, dans lesquels ses thèmes de prédilections sont omniprésents : le mouvement et le lien, la vitalité, l’autodépassement, ainsi que le combat politique et philosophique.

 

Voici la retranscription de la présentation qu’il a tenue lors du séminaire de l’IRPALL : « Fictions de mondes possibles. »

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Rencontre avec Alain Damasio

Sommaire

1. Sam va mieux
2. Les Hauts Parleurs
3. C@PTCH@
4. So phare away

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Entretien

Alain Damasio :

Pour une fois, je vais parler de mes nouvelles, ce qui est très rare. Quand j’interviens, c’est en général sur mes romans ou sur des concepts liés à la nouvelle technologie, le transhumanisme, l’importance des réseaux, etc.

Je vais principalement parler de 4 nouvelles : Sam va mieux ; Les Hauts® Parleurs® ; C@PTCH@ ; So phare away.

Je vais expliquer ce que j’ai essayé de faire d’un point de vue narratif sur la structure des récits, stylistiquement, mais aussi ce qu’est l’enjeu de chacun de ces textes, puisque je refuse l’idée de l’art pour l’art. J’écris pour porter des valeurs et des messages. Je sais qu’aujourd’hui, surtout en littérature blanche, il est considéré comme une vulgarité sans nom de prétendre porter des messages, je fais partie de la génération Sartre et Camus de ce point de vue. Je considère qu’on doit écrire pour amener quelque chose.

Sam va mieux

Sam va mieux est une nouvelle écrite pour un recueil avec un thème imposé. Parfois on vous propose d’écrire pour des anthologies de nouvelle, celle-ci porte sur la schizophrénie. Il me semblait qu’il y avait quelque chose à tenter qui n’avait pas forcément été fait, qui était de travailler sur le tremblement de l’énonciation. Qu’on ne sache plus qui est en train de parler, grammaticalement. C’était un défi stylistique qui m’intéressait beaucoup : j’avais tenté de le faire sur la conjugaison et sur une variation assez folle des temps, mais je n’avais jamais essayé de le faire sur la grammaire. C’est une tentative par rapport à cela, parfois réussie, parfois foirée.

Dans cette nouvelle, il y a un travail sur les pronoms personnels. On ne cesse de vagabondir d’un point de vue à un autre sans savoir qui est vraiment le narrateur, qui devient incertain immédiatement. Angoissant. Les nouvelles ont un statut particulier par rapport aux romans : elles sont un laboratoire d’expérimentation. Ça vaut le coup de faire une nouvelle si je tente au moins de faire quelque chose du point de vue de la structure du récit et de la conduite narrative. Ou alors d’un point de vue stylistique, essayer de faire quelque chose que je n’avais pas réussi à faire avant. Et bien sûr, il faut toujours qu’il y ait un enjeu fort à porter.

Les Hauts Parleurs

Pour Les Hauts® Parleurs®, cette nouvelle est partie d’une exaspération que j’ai eue au moment où France Télécom a décidé de changer de nom et avait racheté la marque Orange. France Télécom nous saturait de publicité en permanence, Itinéris par exemple : mais ça ne leur suffisait pas, il voulait aller plus loin. Ils ont acheté Orange, avec le carré orange, la couleur orange, le fruit orange, etc. Et ils ont fait un matraquage absolument colossal, c’est devenu le premier budget publicitaire français avant Renaut, et toutes les marques de voiture !

Ça m’a exaspéré car c’est un mot que j’adore, c’est une couleur que j’adore, un fruit que j’adore. Et ça me paraissait absolument ignoble qu’on m’accapare ou qu’on me capture ce terme : comme Hermès ! Il y a plein de choses comme ça, cette rivalité insupportable, avec beaucoup plus de moyens que le travail littéraire. Ça m’a donné l’idée des Hauts® Parleurs® où l’on décide, dans le monde de cette nouvelle, que le vocabulaire de chaque langue appartient au domaine privé : il a été vendu et privatisé. Des multinationales ont racheté le vocabulaire et à chaque fois qu’on dit des mots, publiquement comme je le fais en ce moment, vous êtes obligés de payer des royalties sur les mots employés.

C’était une tentative extrapolée, jusqu’au-boutisme de l’ultralibéralisme, en partant de l’idée qui est très nette que le capitalisme a envahi tous les champs possibles et tous les marchés possibles aujourd’hui. Il a envahi la culture, le sport, il a envahi l’intimité : on vend de l’amour, on vend des rencontres, il a même réussi à extraire de la pluvalue sur l’amitié, avec Facebook ! C’est une sorte d’eau qui s’infiltre dans tous les interstices de la vie humaine et sociale, et je me demandais ce qu’ils n’avaient pas encore touché. Ce dont ils n’avaient pas eu l’idée de marchandiser.

Le langage pour cela était extrêmement intéressant. Il y a l’argent, et il y a le langage. L’argent est un système d’échange généralisé : il permet de convertir tout avec tout. C’est un immense convertisseur. Le langage c’est exactement la même chose. C’est ce qui permet de convertir les sensations, les émotions, les sentiments entre n’importe qui. Il y avait une analogie très forte entre argent et langage : je les ai réunies et compactées.

À chaque fois que je crée une dystopie (une contre utopie) mon envie est de montrer comment y échapper : c’est aussi le cas dans cette nouvelle, elle n’y échappe pas. Comment redégager des poches de liberté et d’émancipation dans des mondes qui s’annoncent et qui se préparent comme étant extrêmement aberrants.

Toute parole publique coute dès lors énormément d’argent : l’idée qu’ont eue les protagonistes a été de tordre le lexique en permanence pour réussir à s’exprimer.

Il y a ainsi une tentative de revivifier la beauté fondamentale des mots : surtout des mots rares et peu usités. Il y a donc beaucoup de jeux de mots, notamment autour du terme « chat », qui est l’un des fils conducteurs de la nouvelle. J’ai pris beaucoup de plaisir à écrire ce texte.

C@PTCH@

C@PTCH@ est une nouvelle qui est bien plus récente pour moi, et qui parle vraiment de nos enjeux actuels. J’étais à la fin du recueil et il devait ne plus tarder à paraître, quand mon éditeur m’a dit : « Bon ! Tes nouvelles, c’est bien, mais il y a quand même 8 nouvelles qui sont déjà sorties ailleurs, j’aimerais qu’il y en ait des vraiment fraiches que les gens n’ont pas lu. »

Je suis parti à Cassis m’isoler dans un hôtel pour écrire. J’avais un thème qui me taraudait depuis longtemps qui était celui des capteurs et de la capture. Je fais beaucoup de veille technologique sur les prototypes de surveillance et de capture : maintenant on crée des nez électroniques qui sont capables de sentir des odeurs, des capteurs de poids qui permettent à la fois de mesurer la longueur de la chaussure et le poids de la personne qui enfonce une dalle sensitive. On a des capteurs biométriques, des capteurs de mouvement, des capteurs de vitesse, de couleurs, infrarouge, on a énormément de choses, toutes mises en place et articulées autour d’un même objectif : prélever une information sur quelque chose qui devrait être libre et gratuite.

C’est un mécanisme de captation : l’internet des objets, comme on l’appel aussi, les frigos connectés, les bancs qui évalueront le temps pendant lequel vous êtes restés sur ce banc, le poids que vous avez, et peut-être qu’on vous diffusera quelques petites pubs sympathiques à l’occasion. C’est l’idée que tout doit cracher du DATA et véhiculer de l’information et qu’il faut exploiter les données.

Les capteurs, c’est gentil – enfin non — mais comment faire une nouvelle avec ça ? Et puis j’ai vu cette ville, vide, inhabitée, et saturée de capteur. Parfois un texte démarre comme ça : vous avez une idée, elle est posée comme sur une table et pendant plusieurs jours, pendant plusieurs semaines, il ne se passe rien. Ensuite m’est venue l’idée qu’il fallait traverser cette ville : c’était l’exploit, le défi.

La seule idée de la nouvelle est qu’en fait la capture — si par exemple il s’agit d’un capteur biométrique sur un visage — vous enlève les traits du visage. La capture vole réellement et concrètement ce qu’elle capte, devenant ainsi un vrai danger. Un capteur de poids vous dérobe votre poids, etc.

Progressivement le corps lui-même se dématérialise : mais on ne meurt pas, on bascule dans le réseau. On est de chair et d’os, puis d’un coup on devient élément du net : et selon la manière dont on a été dématérialisé on devient un GIF animé — ça, c’est le pire des cas —, parfois un jeu, un MMORPG, parfois juste un texte, une image fixe, un film : en tout cas vous basculez et prenez une autre forme que celle que vous aviez.

C’est ce que j’aime beaucoup dans ce texte. C’est une réflexion sur une tension qui nous traverse fondamentalement aujourd’hui entre la volonté de vivre, d’incarner, de faire les choses concrètement et donc de souffrir, d’être dans la chair. Ça implique une fatigue, parfois la mort, la maladie, une souffrance. Et puis ce monde virtuel où on adore être : ou on n’éprouve pas la fatigue, où on est empuissanté, où on peut filtrer nos amis, etc. Il y a deux régimes de désirs qui sont en parallèles et j’avais envie de les confronter. Il y a toute une réflexion autour de cela.

J’aime bien mettre des gros blocs de philo dans mes récits.

So phare away

So phare away est venu d’une rencontre. J’ai rencontré une jeune femme de 22 ans qui était étudiante à l’époque et qui était une passionnée de littérature. Ça m’avait frappé de discuter avec elle, elle avait une angoisse couplée à une soif incroyable de culture : cinématographique, musicale, littéraire, séries, BD, énorme ! Elle était paniquée par l’idée de rater quelque chose de fondamental et était en même temps complètement noyée dans l’océan d’informations dans lequel on vit. Grâce à l’accès à tout, elle avait l’angoisse de rater des choses.

Ça ne m’était jamais venu à l’esprit. Ça m’a rappelé Rilke qui, lorsqu’il avait 20 ans, voulait tout apprendre, la physique, la biologie, les arts plastiques, les mathématiques, il avait une sorte de boulimie. Cette boulimie aujourd’hui, comment la traduit-on ? Il y avait cette infobésité. Une obésité informationnelle très forte. Il y avait parallèlement l’émergence des réseaux sociaux. J’avais le sentiment depuis des années que l’individualisme n’arrêtait pas de croitre, que le monde était de plus en plus personnalisé et individualisé, de par la poussée du capitalisme derrière et l’ultralibéralisme. Mais les réseaux sociaux venaient contre dire, à un premier niveau en tout cas, cette poussée de l’individualisme. Ils venaient le relativiser et j’ai compris assez vite que c’était une vraie conjuration de cet individualisme.

Comment créer un texte à partir de ça ? Je voulais parler d’infobésité. En science-fiction il y a une particularité : l’auteur de SF est un réalisateur. On prend une idée a priori complètement abstraite et infaisable, dingue, et on la rend concrète, opératoire, sensible et émouvante. Nous sommes des réalisateurs (au sens premier du terme, il faut ressourcer ce mot) : on transforme en bloc de réel des choses qui ne devraient pas fonctionner.

Je suis donc partie sur une idée : l’échange de lumière. On est chacun dans un phare et chacun de nous émet de la lumière. Sauf que tout le monde émet en même temps et qu’on reçoit constamment de la lumière. On est saturé de photon : on n’arrive plus à décrypter, à voir ce qui devrait être vu. On ne sait même plus ce qu’on doit lire. Qu’elle série il faut regarder. Je suis harcelé de gens qui me disent : « Regarde cette série télé ! » Et chaque personne est convaincue que c’est la série télé qu’il me faut. Il faut absolument que la vois ! Mais ils ne savent pas si elle va me plaire, et moi non plus je ne le sais pas : il faut que je la regarde pour savoir si elle va me toucher.

Pour revenir à la nouvelle, j’ai inconsciemment senti que cet échange de lumière devait être compensé par une noirceur absolue. Et j’ai eu l’idée de ces marées noires, des marées d’asphaltes qui rentrent dans la ville et qui viennent contre-balancer la lumière. La nappe lumineuse, elle, est tellement saturée qu’on n’arrive pas à transmettre de message.

On est dans une incarnation : mais c’est n’est pas une allégorie, j’ai horreur de cela. J’ai horreur du symbolisme. La science-fiction ne relève ni du symbolisme ni de l’allégorie. Elle relève de l’incarnation : plus c’est sensuel, plus c’est concret, plus c’est intéressant. Plus ça touche les gens.

J’ai beaucoup été touché par Volodine. Sa grande leçon, c’est qu’on peut faire vivre le plus délirant des univers de science-fiction si on l’ancre sensuellement. Il l’ancre par l’odeur, par le toucher, par le gout, par la chaleur, par les couleurs : il donne une charge sensuelle à ce qu’il pose. Ce qui fait que ça tient. Plus ce que tu amènes est conceptuel et abstrait, plus tu dois y mettre les sens. C’est une leçon de Nietzsche aussi. Plus ce dont tu dois traiter est élevé et abstrait, plus tu dois y amener les sens. Plus l’idée est folle, plus tu dois faire attention à l’ancrage.

 

Le 9 juin 2016, à l’Université Toulouse Jean Jaurès.

 

La rencontre avec Alain Damasio se poursuit ici :

Discussion avec Alain Damasio 1re partie
Discussion avec Alain Damasio 2nd partie

Illustration de couverture par Stéphanie Aparicio Aucun souvenir assez solide, Alain Damasio, La VolteAlain Damasio
Aucun souvenir assez solide ~ La Volte
ISBN : 9782917157190
250 pages
Prix public 18 €
Parution le 18 mai 2012

Maquette de Stéphanie Aparicio
Caractère(s) typographique(s) : La Volte par Laure Afchain

 

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Crédits de la Journée d’étude :

Institut Irpall

Directeur : Michel Lehman
Secrétaire générale : Christine Calvet
Secrétariat : Isabelle Brabant

Responsables scientifiques du programme : Yves lehl, Jeans Nimis

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