∞ — Nouvelle

Deux heures.

Deux minuscules heures, se répétait-il consterné. Il ne cessait de ruminer ces mêmes paroles indigestes depuis qu’il avait appris quelques minutes plutôt la nouvelle. Rien à faire. Impossible à avaler, elle lui restait au travers du cortex.

Avançant d’un pas fiévreux, il se frayait un chemin parmi les troncs impeccables, fraichement plantés, qui défilaient sous ses yeux en interminables rangés tandis qu’il se précipitait vers ces lignes de fuite à la lisière où convergeait l’horizon. Il fulminait à nouveau : « Deux heures !… Deux ridicules heures. Planétoïdes en plus ! » Comme s’il ne suffisait pas de lui astreindre une limite, on lui avait fixé une temporalité. C’était à vous décolorer une nébuleuse !

Dans son élan, il revoyait chaque coin, chaque détail qui restait à peaufiner et n’en finissait plus de pester. On lui retirait les outils des mains. Tandis qu’il transperçait les bois Edmond continuait à distinguer du coin de l’œil, derrière les branchages, les montagnes qu’il aurait encore fallu raboter ; les sommets écorchaient le dôme et la voûte saignait dru dans le ciel, d’où se déversait des flots de rivières qui venaient s’écouler à flanc de montagnes.

À l’approche de la lisière, il bondit hors du sous-boisement et traversa à folle vitesse les plans d’orangers gorgés de soleil puis s’élança à travers plaine en direction des massifs rocheux. L’architecture de la planète se dévoilait magistrale dans la courbure que foulait ses pieds. À mesure qu’il avançait, la tellurique lui apparaissait telle qu’il l’avait conçue : équilibrée, massive et foutrement bien agencée. Mais les délais impliquaient des retouches conséquentes qu’il ne pouvait effectuer dans l’empressement et il ne lui restait plus qu’une seule solution.

Edmond savait que le Patron n’irait pas fouiller dans les chambranles, que les finitions ne l’intéressaient pas. C’était sa chance. Que l’ancien délègue l’état des lieux à sa bonne confiance l’arrangeait. Deux heures pour vous créer un monde c’est pas suffisant. Il ne lui restait plus qu’à falsifier le compte rendu de la charpente et le faire coïncider avec le cahier des charges.

…‘lui en foutrait des sextanes ! A pas idée de tronquer les délais comme ça. Elle s’ra pas tout à fait prête, la Terre, pour le lancement inaugural. Sous prétexte qu’on a laissé filer le Temps et qu’on a loupé le signal : un Bang de c’te ampleur, ça peut pas se louper ! On aurait dû l’entendre !

Enfin, il arriva au pied des gorges qu’encaissaient les falaises de part et d’autres de leur hauteur. Il trouva le registre aux pieds de celles-ci, dans l’embrasure qu’offraient les parois du canyon, et s’enfonça entre ses murs en direction de l’ouvrage fièrement campé sur son piédestal.

Je le vois bien, moi, ton monde parfait. Crée en six jours, repos le sept — Deux heures putain ! — et de structures égales, que le pied puisse agréablement la fouler…

Dans la précipitation, il avait raccourci l’Australe de manière drastique. Il entama la rectification des données sur le palimpseste improvisé. Tout était plus ou moins dissimulé, la charge océan/continent avait retrouvé ses proportions. Restait plus qu’un détail.

En survolant le registre, Edmond avait perçu une ligne de Verbe qui s’était immiscée dans les pages du livre sans qu’elle n’ait été approuvée. Il jaugea le temps que lui prendrait de rectifier cette anomalie et considéra les options qui s’offraient à lui. Il n’était pas convaincu à l’idée de réécrire la genèse du texte et la masse de travail que lui demanderait ce geste le rebutait jusqu’aux commissures des lèvres.

Il décida tout de même de regarder par hypocrisie de conscience la fonction et le sens de l’hôte mais ne décela rien d’utile.

À quelques minutes du lancement final, il devait faire vite et choisir.

Après tout, il n’avait eu que deux heures pour finaliser la commande et livrer sa version d’un monde idéal… Sur les 8 planètes, la Terre était la seule où il avait eu une totale liberté. Il pourrait bien lui pardonner cet impair.

Edmond referma le registre, décidant de le laisser en état. Le bogue, jugeait-il, était insignifiant… dérisoire. Il ne comprenait même pas sa fonction.

Quelles altérations pouvaient bien apporter cette anomalie ?

***** : La VIE.

Le monde resterait parfait avec.

Rencontre avec Martín Solares, Omar Benlaala et Emmanuelle Pagano — 2de partie

Marathon des mots
13e festival international de littérature

Fin de la rencontre avec Omar Benlaala (Tu n’habiteras jamais Paris, Flammarion), Emmanuelle Pagano (Serez-vous des nôtres ?) et Martín Solares (Comment dessiner un roman). Humilité, travail de la langue et de l’histoire, traduction ; ils reviennent avec les étudiants du master création littéraire de Toulouse sur la phase de recherche et de réflexion qui accompagne l’écriture au travers d’anecdotes personnelles.



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Rencontre avec Martín Solares, Omar Benlaala et Emmanuelle Pagano — 1re partie

Marathon des mots
13e festival international de littérature



24 Juin 2017

Autour de la table, Omar Benlaala, Emmanuelle Pagano et Martín Solares, ainsi que les étudiants du master création littéraire de Toulouse, pour une petite heure d’entretien avec les auteurs et le public.

Entre récits autobiographiques et éléments de vie mêlés à la fiction, ils bâtissent chacun à leur manière une œuvre à partir de la réalité : qu’ils parlent de l’intégration des jeunes musulmans français, ou de l’ennoyage d’une vallée dans l’Aveyron, jusqu’à la situation du Mexique.

Retour sur une rencontre avec les voix les plus singulières de la littérature française et mexicaine.



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Rencontre avec Abdellah Taïa — 2de partie

Marathon des mots
13e festival international de littérature



Celui qui est digne d’être aimé

Suite et fin de la rencontre avec Abdellah Taïa, fidèle habitué du Marathon des mots de Toulouse !

L’écrivain et cinéaste marocain homosexuel approfondit sa réflexion autour de son rapport à la langue française et de la domination qu’elle impose au Maroc en tant qu’outil des riches, revenant à travers le récit épistolaire d’Ahmed sur les violences qui se jouent au sein des constructions sociales.

Le public du festival a pu profiter de la Terrasse du Musée du Vieux Toulouse pour bavarder avec l’écrivain, en compagnie des étudiants du master de Création littéraire de l’Université Toulouse Jean Jaurès, qui ont encadré la rencontre.

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Rencontre avec Abdellah Taïa — 1re partie

Marathon des mots
13e festival international de littérature



Petits déjeuners littéraires

La Terrasse du Marathon accueillait une conversation à bâtons rompus avec l’écrivain et cinéaste Abdellah Taïa, figure engagée de la scène littéraire franco-marocaine. La rencontre s’axait autour de son dernier roman, Celui qui est digne d’être aimé, paru aux Éditions du Seuil (2017), le public profitant de l’occasion pour discuter librement avec l’auteur grâce à la proximité instaurée dans ces petits-déjeuners littéraires.

Rencontre avec Abdellah Taïa — 1re partie

Sommaire

1. Abdellah Taïa : courte biographie
2. Celui qui est digne d’être aimé et Les lettres portugaises
3. Lettre à la mère : un portrait de femme
4. Œuvre et vie

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Rencontre avec Aura Xilonen & Blandine Rinkel — 2de partie

Marathon des mots
13e festival international de littérature



La vie des autres

Blandine Rinkel (L’abandon des prétentions, Fayard) et Aura Xilonen (Gabacho, Liana Levi), continuent leur discussion sur leur rapport à la littérature attablées en Terrasse du Musée du Vieux Toulouse. Sans se revendiquer porte-parole des jeunes générations, elles transmettent leur volonté d’indépendance et de révolte et s’attardent plus en détail sur leur style littéraire et leur expérimentation de la langue.

Rencontre avec Aura Xilonen & Blandine Rinkel — 2de partie

Sommaire

1. Ouvrir des minorités
2. Catastrophe : La nuit est encore jeune
3. L’expérimentation des langues et la curiosité
4. Style de L’abandon des prétentions : les références

5. La traduction de Gabacho, Julia Chardavoine : co-autrice du livre
6. La Création de Liborio, boxeur mexicain

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Rencontre avec Aura Xilonen et Blandine Rinkel — 1re partie

Marathon des mots
13e festival international de littérature



25 Juin 2017

Blandine Rinkel (L’abandon des prétentions, Fayard) et Aura Xilonen (Gabacho, Liana Levi), deux jeunes autrices 1, étaient invitées à la Terrasse du Marathon des mots pour parler de leur premier roman lors des petits-déjeuners littéraires en compagnie des étudiants du master Création littéraire de Toulouse Jean-Jaurès, qui ont animé les matinées du festival.

Entre immigration et exil, rencontre et espoir : Blandine Rinkel et Aura Xilonen dressent deux portraits bien distincts : celui, touchant et intime, d’une femme par sa fille, et de son accueil inconditionnel des gens de passage, et celui, hilarant et émouvant, de Liborio, jeune clandestin mexicain qui tente de se faire une place à coups de poing et de mots.

 


Rencontre avec Blandine Rinkel et Aura Xilonen

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Rencontre avec Cécile Coulon, Simon Johannin et Jean-Baptiste Del Amo — 2de partie

La France, de profile



Jean-Baptiste Del Amo (Règne animal, Gallimard), Cécile Coulon (Trois saisons dʼorage, Viviane Hamy) et Simon Johannin (Lʼété des charognes, Allia) approfondissent leurs visions de la France rurale, dans une rencontre organisée par le Marathon des mots et animée par Kerenn Elkaïm. (retrouvez la première partie ici)

Sur plusieurs générations, l’exploitation de la nature par l’activité humaine prend des formes de catastrophe naturelle entre les tragédies des hommes. Mais avant la suite de l’entretien, je vous propose un rapide résumé des œuvres.



 

Rencontre avec Cécile Coulon / Jean-Baptiste Del Amo/ Simon Johannin — 2de partie

Sommaire

1. Un portrait de la France rurale
2. L’exploitation de la nature
3. Les animaux dans les récits
4. Le désir et la violence
5. La famille

Résumé des œuvres

Règne Animal, Jean-Baptiste Del Amo, GallimardRègne animal :

Règne animal retrace, du début à la fin du vingtième siècle, l’histoire d’une exploitation familiale vouée à devenir un élevage porcin. Dans cet environnement dominé par l’omniprésence des animaux, cinq générations traversent le cataclysme d’une guerre, les désastres économiques et le surgissement de la violence industrielle, reflet d’une violence ancestrale. Seuls territoires d’enchantement, l’enfance – celle d’Éléonore, la matriarche, celle de Jérôme, le dernier de la lignée – et l’incorruptible liberté des bêtes parviendront-elles à former un rempart contre la folie des hommes?

 

Trois saisons d'orage, Cécile Coulon, Viviane Hamy

Trois saisons d’orage :

Les Fontaines. Une pierre cassée au milieu d’un pays qui s’en fiche. Un morceau du monde qui dérive, porté par les vents et les orages. Une île au milieu d’une terre abrupte. L’histoire d’André, de son fils Benedict, de sa petite-fille, Bérangère. Une famille de médecins. Celle de Maxime, de son fils Valère, et de ses vaches. Une famille de paysans. Et au milieu, une maison. Ou ce qu’il en reste. Les Trois-Gueules sont un espace où le temps est distordu, un lieu qui se resserre à mesure que le monde, autour, s’étend. Si elles happent, régulièrement, un enfant au bord de leurs pics, noient un vieillard dans leurs torrents, écrasent quelques ouvriers sous les chutes de leurs pierres, les villageois n’y peuvent rien ; mais ils l’acceptent, car le reste du temps, elles sont l’antichambre du paradis. 

 

L'Été des charognes, Simon Johannin, AlliaL’Été des charognes :

Les bêtes sont partout, les enfants conduisent leurs parents ivres morts dans des voitures déglinguées et l’amitié reste la grande affaire. C’est un pays d’ogres et d’animaux errants, un monde organique fait de pluie et de graisse, de terre et d’os, où se répandent les fluides des corps vivants et ceux des bestioles mortes. Même le ramassage scolaire ressemble au passage des équarrisseurs. Ici, on vit retiré, un peu hors-la-loi, pas loin de la misère aussi. 

C’est La Fourrière, un « village de nulle part », et c’est un enfant qui raconte : massacrer le chien de « la grosse conne de voisine », tuer le cochon avec les hommes du village, s’amuser au « jeu de l’arabe », rendre les coups et éviter ceux des parents. Mais bientôt certains disparaissent, les filles vous quittent et la forêt finit par s’éloigner. D’une bagarre l’autre, la petite musique de ce premier roman vous emmène jusqu’à l’adolescence, quand la douleur fait son entrée et que le regard change, dans les turbulences d’une langue outrancière au plus près du rythme de l’enfance : drôle et âpre, déchirante et fièvreuse, traversée de fulgurances.*

 

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Rencontre avec Cécile Coulon, Simon Johannin et Jean-Baptiste Del Amo — 1re partie

Loin des villes : « Entre la Montagne noire, les terres volcaniques et les plaines occitanes. »

Le Marathon des mots a accueilli en juin trois écrivains portant un regard singulier sur la France rurale d’hier et d’aujourd’hui.  Jean-Baptiste Del Amo (Règne animal, Gallimard), Cécile Coulon (Trois saisons dʼorage, Viviane Hamy) et Simon Johannin (Lʼété des charognes, Allia) se sont retrouvés pour une rencontre avec le public, là où la nature fait corps avec le roman et sʼinvite au cœur des tragédies humaines 1.

Les écrivains reviennent sur leur vision de la campagne, celle de leur enfance et de leurs œuvres. Une confrontation violente avec l’environnement à travers le prisme du langage et des mots.

Cécile Coulon, Jean-Baptiste Del Amo, Simon Johannin – © Photographie Gilles Vidal

Simon Johannin, Jean-Baptiste Del Amo, Cécile Coulon – Photographie Gilles Vidal

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Publication — La langue de Maylis de Kerangal : « Étirer l’espace, allonger le temps »

Retrouvez l’intégral du colloque consacré à Maylis de Kerangal dans :

– La langue de Maylis de Kerangal : « Étirer l’espace, allonger le temps » !

Les actes du colloque qui s’était tenu à l’Université Jean Jaurès (Toulouse) et à la Sorbonne (Paris), autour de Maylis de Kerangal, les 9, 10 et 12 octobre 2015, viennent de paraître en livre ! Vous pourrez y retrouver l’intégralité du colloque, ainsi que la rencontre avec Maylis de Kerangal, réalisée notamment par les étudiants du Master « Création littéraire » de Toulouse.

En plus de cet entretien (que vous pouvez consulter sur le site Rencontre avec Maylis de Kerangal 1re & 2de partie), l’ouvrage rassemble les analyses de critiques de la littérature contemporaine, des lectures  accessibles et exigeantes, par de nombreux enseignants-chercheurs : Dominique Rabaté, Dominique Viart, Aurélie Adler, Sylvie Vignes et tant d’autres !


La langue de Maylis de Kerangal : « Étirer l’espace, allonger le temps :
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